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La
revue de voyage Le Tour du Monde, dans laquelle Girardin publia
son Voyage dans les Mauvaises Terres du Nebraska, offrit à
ses lecteurs deux articles du célèbre peintre des Indiens
George Catlin (1796-1872). Voici le premier d'entre eux, qui rapporte
un voyage effectué vingt ans après ses premières
tribulations dans les Grandes Plaines, à une époque où
Girardin cheminait dans l'Oregon, dessinant lui aussi Walla Walla, les
Dalles ou la Grande Coulée...
LE TOUR DU MONDE 1869
EXCURSIONS PARMI LES TRIBUS INDIENNES
DES BASSINS DE LA COLOMBIA ET DU HAUT-MISSOURI.
D'APRÈS M. G. CATLIN.
1855
(1/8)
Pour
les personnes vivant sur les rivières de l'Atlantique, l'origine
de la population américaine semble un problème mystérieux,
et de nombreux volumes, écrits à ce sujet, sont issus
des cénacles scientifiques de l'Europe et des Etats-Unis. Un
seul voyage dans les parages septentrionaux de l'océan Pacifique
aurait, sans nul doute, abrégé de beaucoup les recherches
de leurs auteurs.
Le littoral du continent américain qui fait face à l'Asie
est découpé d'innombrables canaux et de fiords profonds
: ceux-ci pénétrant au loin dans les terres, ceux-là
contournant et délimitant de vastes archipels ; tous ensemble
offrant, même aux plus grands navires, une ligne d'atterrissage
et de navigation côtière d'une étendue presque sans
seconde sur le globe. Ces parages, occupés par de populeuses
tribus maritimes, qui ne demandent leur subsistance qu'aux produits
de l'Océan, s'étendent au nord-ouest, et presque sans
interruption, de l'embouchure de la Colombia à la péninsule
d'Alaska, et de là, par la chaîne des îles Aléoutiennes,
peuplée de la même race d'hommes, jusqu'à la proximité
des Kouriles et du Kamtchatka y on peut se demander alors où
finit l'Asie et où commence I'Amérique ?
Sans remonter jusqu'au détroit de Behring, théâtre
encore actuel et journalier d'un cabotage commercial entre les tribus
des deux continents, "il serait facile à l'habitant de la
Sibérie orientale ou du Japon de diriger son canot d'île
en île, jusqu'au rivage américain, sans être jamais
plus de deux jours en mer."
Son arrivée n'éveillerait qu'un faible étonnement
là où il aborderait, car toutes les tribus de ces parages
sont adonnées à la navigation. Les embarcations en usage
dans les détroits de Fuca et de la Nouvelle-Géorgie, creusées
dans les troncs des gigantesques conifères de ces régions,
sont évidées, découpées avec une intelligence
qui les rend propres à la navigation du large, où elles
se hasardent souvent . Un peu plus au nord et sur tout le littoral du
territoire récemment cédé aux États-Unis
par la Russie, on rencontre deux modèles de bateaux encore plus
parfaits : le baïdar et le kayak, canot et pirogue en peau dont
la légèreté, l'élégance et l'imperméabilité
à l'air et à l'eau ont fait l'admiration de tous les vrais
marins ; car éminemment adaptées à lutter avec
la haute mer, et, autant que l'absence de voiles le permet, à
franchir de vastes étendues d'océan, ces embarcations
semblent presque permettre à l'homme qui les manuvre de
prendre place parmi les créatures de l'abîme.
L'usage de ces bateaux de peaux, parmi les Esquimaux des Groenlandaises,
a toujours été considéré comme une preuve
de l'existence d'une communication navigable entre les deux océans
; il indique de plus une des lignes suivies par les migrations humaines.
Un savant marin, qui jouit dans les deux mondes d'une incontestable
autorité, le commodore Maury, a écrit à ce sujet
:
"Je suis convaincu que dès la plus haute antiquité,
en supposant l'océan régi par les mêmes lois physiques
qu'aujourd'hui, les eaux du Pacifique ont été pratiquées
par l'homme en balsas, en pirogues, en radeaux et autres grossières
embarcations des premiers âges.
"Les îles Aléoutiennes ne produisent point de bois.
Pour fabriquer les carcasses de leurs canots, ustensiles de pêche,
pour fouir et creuser les tanières souterraines qui leur servent
de demeures, les grossiers habitants de cet archipel ne peuvent employer
que du bois flotté. Or l'essence la plus commune que leur apporte
la mer est le camphrier (laurus camphora) ; et les rivages où
croît cet arbre sont ceux du Japon méridional. Les courants
portent donc des côtes orientales de l'Asie aux côtes nord-ouest
de l'Amérique.
Grâce à eux et aux vents régnant à certaines
époques de l'année, un tronc d'arbre suffirait à
l'homme pour se rendre d'Asie en Amérique, si cette arche primitive
pouvait porter assez de provisions pour la traversée.
Cette conviction est aussi celle de Lyell, autre chef non contesté
du mouvement scientifique moderne. S'étayant de nombreux exemples
authentiquement constatés de navigations lointaines, accidentellement
opérées de nos jours par des insulaires de la Polynésie,
il déclare que les espaces franchis en ces occasions sont tels
que des accidents analogues peuvent très-bien avoir transporté
des canots de divers points de la côte d'Afrique aux rivages opposés
de l'Amérique méridionale, ou du littoral occidental de
l'Europe aux îles Açores et de là aux Antilles et
au continent américain. "L'homme, ajoute-t-il, dès
les premiers et rudes débuts de son existence sociale a dû,
indépendamment de sa volonté, être disséminé
par les vents et les courants sur la surface du globe, d'une manière
analogue à celle qui, encore aujourd'hui, propage au loin un
grand nombre d'espèces végétales et animales.
Il n'y a enfin aucun motif de s'étonner ou de douter que, pendant
la série des siècles requis pour que certains groupes
de la race humaine atteignissent à ce haut degré de civilisation
qui permet au marin de traverser avec sécurité et dans
toutes les directions, l'étendue de l'Océan, - le reste
du globe ne soit devenu la demeure de tribus errantes de sauvages, vivant
de chasse et de pêche. Supposons le genre humain supprimé
tout entier, à l'exception d'une seule famille, fixée
dans l'Ancien ou le Nouveau-Monde, en Australie, ou même sur un
des îlots de corail de l'océan Pacifique ; nous pouvons
être sûrs que ses descendants, alors même qu'ils ne
parviendraient pas à dépasser le niveau intellectuel des
insulaires de la mer du Sud ou des Esquimaux, finiraient néanmoins,
dans le cours des âges, par se répandre sur toute la terre
; dispersés, en partie, par la tendance naturelle à la
population d'un district limité à chercher au delà
de ses frontières des moyens de subsistance, et en partie, par
l'action accidentelle des vents et des courants, entraînant les
canots vers de lointains rivages."
En face de pareilles certitudes, il est au moins oiseux de la part des
sceptiques) et souverainement illogique de la part des partisans de
la fraternité humaine, de s'épuiser en théories
spécieuses sur la multiplicité des berceaux et des origines
de la race de l'homme.
Il est difficile aujourd'hui, grâce à, des documents authentiques
récemment remis en lumière, de nier les voyages entrepris
à plusieurs reprises, dans le cinquième siècle
de notre ère, par des missionnaires bouddhistes chinois, vers
la terre de Fousang (ou de l'aloès) : contrée qui ne saurait
être que la partie du littoral américain compris entre
l'embouchure de la Colombia et celle du Rio-Gila. On sait que c'est
de cette région que, peu après l'époque citée,
les Tolléques, ces premiers éducateurs des sauvages habitants
de l'Anahuac, se sont mis en marche vers le Sud . Tout ce littoral est
également favorablement situé pour recevoir, malgré
la distance, par la simple dérive, des arrivages directs du Japon,
Même dans les temps modernes où la politique jalouse de
leur gouvernement ne permettait aux Japonais qu'une navigation côtière,
un cabotage restreint à leur archipel natal, des faits de ce
genre se sont produits. Dans les jours mêmes qu'a traversés
la génération actuelle, un navire japonais, jouet des
courants généraux) a été recueilli par un
baleinier à la hauteur de la Californie ; un second, après
de longs détours, a été poussé sur les îles
Sandwich, et enfin un troisième est venu échouer sur la
côte de l'Orégon, au sud et tout près de l'embouchure
de la Columbia .
Ce fleuve est le plus considérable que le considérable
que le continent américain verse à l'océan Pacifique.
Il étend ses ramifications sur non moins de onze degrés
de la. zone tempérée, du quarante-deuxième parallèle
au delà du cinquante-troisième. Formé à
cent soixante lieues de son embouchure par la réunion de deux
grands cours d'eau (l'Orégon proprement dit et la rivière
de Lewis ou du Serpent), venant l'un à l'autre du nord, et du
midi, il touche par le premier aux régions le Satchatchawan prend
naissance, et par le second au nud de montagnes qui renferme les
sources du Grand Missouri et du Rio-Green ou Colorado de I'Ouest ; enfin
par les affluents de son cours inférieur, il confine aux bassins
du Klamath et à la Californie.
Entre les deux grandes courbes formées par les cours divergents
de l'Orégon et du Lewis,, un vaste plateau, qui porte le nom
de plaines de la Columbia s'élève en pente graduée
vers les cols des Montagnes Rocheuses, qui de nos jours ont donné
passage à tant d'émigrants de l'Est.
Une simple inspection de la carte suffit donc pour montrer dans le bassin
de la Columbia une de ces grandes voies ouvertes, dès le principe
des choses humaines, au parcours de l'homme primitif, sauvage, vivant
de proie, aux investigations ardentes du chasseur, au canot d'écorce
du pêcheur, aux étapes successives de leurs familles errantes
et enfin à la diffusion de leur postérité.
C'est dans cette même voie que vont nous conduire les récits
de M. Catlin, l'un des hommes qui de nos jours se sont le plus sincèrement
occupés des Indiens et des questions indiennes.
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Embarcations
indigènes du détroit de Fuca
Dessin de M. Catlin
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